Éducation
Thierry Verdel : 10 ans à la tête de l'Université Senghor, l'interview
Je m'apprête à occuper des fonctions similaires sur un autre continent. C'est-à-dire poursuivre mon engagement pour le développement humain.

Bonjour Professeur !
Avant de parler de ces dix années, revenons au commencement. Qui est Thierry Verdel et quel a été son parcours avant l'Université Senghor ?
R : Bonjour, je suis ingénieur de formation, de l'école des mines de Nancy en France. J'ai ensuite effectué une thèse de doctorat, durant laquelle j'ai travaillé sur la vulnérabilité des monuments historiques, ce qui m'a valu de vivre en Égypte pendant 2 ans environ, dans les années 1990-1992. J'ai ensuite obtenu un poste de maître de conférences dans mon École d'origine où j'ai développé un enseignement et une activité de recherche sur la prévention et la gestion des risques impliquant les milieux naturels (effondrements dans les mines, éboulements de falaises, mouvements de terrain en général). Puis j'ai connu l'Université Senghor en dirigeant le département Environnement de septembre 2007 à décembre 2010. On m'avait appelé en septembre alors que la directrice de l'époque n'était pas revenue de congé. Ensuite j'ai obtenu un poste de professeur à l'école des mines où j'ai repris la direction d'un département d'enseignement et d'une équipe de recherche en continuité de mes activités précédentes. Mes derniers travaux à Nancy ont porté sur la simulation des situations de gestion de crise dans le cadre d'un projet européen (CascEff) sur la gestion des risques liés aux infrastructures critiques.
Y a-t-il une rencontre, une expérience ou une conviction qui a profondément façonné votre vision de l'enseignement supérieur ?
R : Je crois qu'il s'agit de mon expérience en tant qu'élève puis professeur à l'École des Mines de Nancy et au contact de la méthode Schwartz. Une méthode pédagogique mise en œuvre dans les années 70 qu'on appellera plus tard la classe inversée. C'est là que j'ai compris que l'essentiel est d'accompagner les étudiants dans leur apprentissage et dans la résolution de problèmes, et non simplement de leur transmettre des connaissances.
Comment l'opportunité de rejoindre l'Université Senghor s'est-elle présentée ?
R : Comme je le disais précédemment, c'est d'abord le président de l'époque (le professeur Hany HELAL), redevenu président par la suite, qui m'a téléphoné en septembre 2007 pour savoir si j'étais disponible pour remplacer la directrice du département Environnement, qui n'était pas revenue de vacances. J'ai vu cela comme une opportunité de vivre une nouvelle expérience familiale. J'ai dû prendre la décision en 2h et ce fut une belle expérience. Quant au poste de recteur, j'ai candidaté quand l'appel a été lancé au printemps 2016. Il me semblait pouvoir réunir plusieurs arguments intéressants, tels qu'une bonne connaissance de l'Université et de l'Égypte, et une volonté de moderniser l'institution.
Vous souvenez-vous de votre premier jour comme recteur ? Dans quel état d'esprit étiez-vous ?
R : Les premiers jours sont toujours un peu difficiles. Je ne me souviens pas précisément du premier jour, mais ce qui m'a le plus frappé en arrivant aux commandes, c'est que l'université n'avait pas du tout changé depuis que je l'avais quittée en 2010 : mêmes décors, mêmes couleurs, mêmes équipements. J'ai même retrouvé les posters que j'avais moi-même accrochés dans le département Environnement. J'ai trouvé cela triste et j'ai tout de suite voulu rafraîchir et mettre de la couleur un peu partout pour donner envie d'être là et inspirer les étudiants. C'est à ce moment que j'ai proposé les 4 couleurs pour les départements.
Lorsque vous avez pris vos fonctions, quelle était votre ambition pour l'Université Senghor ?
R : Je voulais absolument moderniser les pratiques administratives et les pratiques pédagogiques, introduire la pédagogie par projets, donner plus de temps aux étudiants pour apprendre par eux-mêmes. L'accent était d'abord mis sur la pédagogie.
Dix ans plus tard, qu'est-ce qui vous rend le plus fier ?
R : Plusieurs choses me rendent fier évidemment. D'abord la réforme pédagogique, dans laquelle j'ai mis beaucoup de mon expérience préalable et qui, pour moi, était la condition du reste : une approche pédagogique innovante, aux standards internationaux, et qui vise l'acquisition de compétences davantage que l'acquisition de connaissances, avec l'instauration d'un projet par semestre (projet de créativité, projet d'équipe, puis projet scientifique), d'une semaine d'immersion professionnelle, d'un stage de fin d'études de 4 à 6 mois, tout cela pour doter les étudiants de compétences pratiques et utiles au marché du travail. Puis je dirai la création de la direction du développement et de l'entrepreneuriat, qui a été un véritable outil de développement de l'institution ; ainsi que l'école doctorale, un projet que le conseil d'administration avait toujours refusé. Et enfin, bien sûr, le nouveau campus de l'université, qui aura occupé une grande partie de mes mandats et bien sûr de mon temps.
Parmi tous les projets lancés, lequel représente le mieux votre vision de l'université ?
R : Le nouveau campus concrétise évidemment beaucoup de choses dans lesquelles j'ai investi pour l'université. Il est à l'image de ce que j'ai voulu faire dès le début : un lieu où les étudiants sont invités à créer, innover et entreprendre, et peuvent profiter d'un environnement stimulant pour développer leurs idées et leurs projets. Un lieu qui évoque aussi la transparence (nos parois internes sont en verre) et le partage.
Quels ont été les moments les plus difficiles de votre mandat ?
R : Il y a eu le décès d'une étudiante, et celui des enfants et du mari d'une autre étudiante. Deux moments très difficiles.
Comment avez-vous vécu les périodes de crise, notamment la pandémie de COVID-19 ?
R : Un moment difficile mais en même temps très fort pour moi, car j'ai été le seul expatrié à être resté sur place avec les étudiants. Cela a créé un lien très fort entre nous.
Quel a été votre plus grand échec en tant que recteur ?
R : Difficile de parler d'un échec à proprement parler. Peut-être simplement la lenteur à faire avancer certains dossiers, ou le projet que j'ai essayé de construire avec mon ancienne école mais qui n'a jamais abouti.
Si vous deviez transmettre une seule valeur à la prochaine génération de dirigeants africains, laquelle serait-elle ?
R : La probité, probablement, une condition absolument nécessaire pour réussir à long terme.
Être recteur d'une université internationale est une fonction exigeante. Quel en est le sacrifice dont on parle le moins ?
R : La famille, bien sûr. Être trop peu disponible pour mon épouse alors qu'elle sacrifie sa carrière pour me suivre. Voir les enfants trop rarement. C'est un vrai sacrifice dont on prend conscience trop tard.
Durant ces dix années, quel moment vous a le plus ému ?
R : La soutenance d'une étudiante (Fleurise, du Burundi) durant laquelle j'ai pleuré, car j'ai vu, à ce moment-là, tout le travail qui avait été fait pour l'accompagner et lui permettre de faire une prestation très innovante et très réussie.
Existe-t-il une rencontre avec un étudiant ou un diplômé qui vous a particulièrement marqué ?
R : L'étudiante malgache si courageuse, qui a perdu ses enfants et son mari dans un drame familial ; et tous les alumni que j'ai croisés et dont cette institution a changé la vie, il y en a beaucoup.
Y a-t-il un souvenir que vous emporterez toujours avec vous ?
R : Beaucoup de souvenirs, forcément. S'il faut choisir, je dirai le magnifique slam qu'Olsenie a composé et récité pour la cérémonie d'inauguration du nouveau campus.
Si vous deviez résumer ces dix années en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?
R : Transformation, modernisation, collaboration.
Avez-vous aujourd'hui le sentiment d'avoir donné tout ce que vous pouviez à l'Université Senghor ?
R : Je crois bien que oui, et au détriment, je crois bien, de ma santé et de ma famille.
Si vous aviez une année supplémentaire à la tête de l'université, quel projet lanceriez-vous en priorité ?
R : Un projet d'autonomisation administrative, afin de m'assurer que chacun sait ce qu'il a à faire à sa place sans besoin de demander à quelqu'un d'autre.
Quel est votre plus grand regret ?
R : Ne pas avoir été plus ambitieux pour l'université, en visant, par exemple, un changement de modèle économique afin d'accueillir beaucoup plus d'étudiants à Alexandrie et, de ce fait, d'essayer de construire un nouveau campus beaucoup plus grand.
Y a-t-il une décision que vous prendriez différemment avec le recul ?
R : Oui, ne pas renouveler certaines personnes à leur poste comme je l'ai fait à mon arrivée. Cela aurait permis d'accélérer la transformation de l'institution.
Quel héritage souhaitez-vous laisser à votre successeur ? Quel conseil lui donneriez-vous ?
R : Difficile de parler d'un héritage. On n'est jamais sûr de ce qui va rester. Disons qu'on a remis l'université sur des bases qui vont lui permettre de poursuivre son développement. Un conseil : déléguer davantage (et je sais qu'il le fera) et prendre de la distance avec les opérations courantes.
Comment aimeriez-vous que les étudiants, les enseignants et les diplômés se souviennent de votre mandat ?
R : Comme quelqu'un qui s'est engagé pour le bien commun.
Selon vous, qu'est-ce qui distingue aujourd'hui l'Université Senghor des autres universités francophones ?
R : Beaucoup de choses, à commencer par son mode de recrutement, le profil de ses étudiants, la diversité de son corps professoral. Elle n'a que des étudiants étrangers (ou presque), un corps professoral international, des partenariats sur tout le continent… Elle est un modèle d'université panafricaine.
Quels sont les principaux défis qui attendent l'Université Senghor dans les dix prochaines années ?
R : Le principal défi à venir est celui de son financement, aujourd'hui couvert à 60 % par des États dont les finances publiques sont mauvaises. Il faudra trouver d'autres bailleurs ou un autre modèle économique. Le deuxième, essentiel au premier, est de donner une visibilité plus internationale à l'université, notamment dans les pays susceptibles de la soutenir.
Et vous, que vous réserve l'avenir ? Souhaitez-vous poursuivre votre engagement au service de l'Afrique sous une autre forme ?
R : Je m'apprête à occuper des fonctions similaires sur un autre continent. C'est-à-dire poursuivre mon engagement pour le développement humain.
Durant ces dix années, avez-vous changé en tant qu'homme ?
R : Forcément, sur cette durée on change, et en ce qui me concerne, c'est l'apprentissage de hautes responsabilités.
Qu'avez-vous appris sur le leadership que vous ignoriez avant d'être recteur ?
R : J'ai beaucoup appris dans ce poste et fait beaucoup d'erreurs, qui m'ont donné l'expérience que je n'avais pas. Mais la base était là néanmoins : celle de croire en mon prochain et d'agir pour lui permettre un avenir (je reprends ici une citation de Saint-Exupéry : « L'avenir, tu n'as pas à le prévoir, tu as à le permettre »).
Si vous pouviez adresser un seul message à la communauté Senghor, quel serait-il ?
R : Croyez en vous et en votre potentiel, sans surestimer vos capacités. Et cela vaut tant pour les étudiants que pour le personnel.
Complétez cette phrase : « L'Université Senghor a été pour moi… »
R : Une aventure passionnante et unique, grâce à laquelle j'ai découvert un continent magnifique de beauté et de courage.
Si vous deviez revivre ces dix années, accepteriez-vous à nouveau cette responsabilité ?
R : Oui, car cela me permettrait de ne pas refaire certaines erreurs, mais aussi parce que cela a été une expérience extrêmement riche et positive sur le plan personnel et sur le plan professionnel, qui aurait pu l'être encore davantage.
Enfin, comment aimeriez-vous que l'histoire retienne votre passage à la tête de l'Université Senghor ?
R : Celui qui a relancé l'Université Senghor, qui lui a redonné un souffle et une place qu'elle avait perdus.

